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Lycée Carnot

Quelque part, C Muzin

Premier écrit

Voici la première nouvelle de Cyriane Muzin, 1èreL , présentée lors d’un concours littéraire en 2011. Bien que non récompensée par le jury, cette oeuvre a retenu l’attention de ses lecteurs par la richesse de son contenu.

Quelque part.

C’était d’un pas rageur que le jeune Antonin Mandel, âgé de quatorze ans, arpentait les rues de Paris en ce 26 Octobre pluvieux. Le soir menaçait de tomber, car l’après-midi était déjà bien avancée, et les gens qui se hâtaient de rentrer chez eux après cette journée de travail créaient une foule dense dont il était difficile de sortir. Aussi Antonin tâchait-il de se frayer un chemin dans cette masse de personnes, sans se soucier le moins du monde de ceux qu’il bousculait. Sans se soucier non plus de la direction qu’il prenait. Il était parti comme une flèche, bien trop énervé pour réfléchir. De colère, il serra les poings. Un groupe de femmes l’observaient d’un mauvais œil, et il les détesta immédiatement, elles et leurs airs supérieurs. Elles lui rappelaient sa mère. Sa mère, et la dispute qui allait avec…
Toujours empli de rage, il avisa une foule de gens qui descendaient prendre le métro. Mécaniquement, il les suivit. Il était hors de question qu’il revienne chez lui avant une ou deux heures ! Il ne doutait pas que sa mère l’attendrait de pied ferme pour lui faire la morale et lui rappeler, encore une fois, que ses résultats étaient inacceptables. Bien trop en dessous de la moyenne. Lui personnellement s’en moquait, la troisième ne l’intéressait pas plus que cela, et il éprouvait de grandes difficultés à se motiver pour ses devoirs. Il en voyait de moins en moins l’utilité. Cette pensée l’accompagna jusqu’en bas des marches. Après avoir fait passer son ticket, il erra au hasard jusqu’à un arrêt quelconque. Du coin de l’œil, il avisa un plan de métro et s’aperçut qu’il s’était embarqué pour la ligne 11. Celle-ci et pas une autre… Quelle importance ?
Non décidément, il ne parvenait pas à être désolé. Son seul regret était que sa sœur, Céline, ait assisté à la scène… Il la voyait si peu ces derniers temps ! Ses études de commerce l’accaparaient entièrement, et alors qu’il aurait eu la chance de lui parler, il s’était disputé avec sa mère au sujet de ses notes. Ridicule ! Il adorait sa sœur, qui lui ressemblait tant et si peu à la fois. Elle si ouverte, lui si fermé. Aucun ne ressemblait à leur mère. Quant à leur père, Antonin aurait été bien en peine de savoir s’il tenait de lui. Il était encore petit lorsque ses parents avaient divorcé. Et Céline, de cinq ans son aînée, se gardait bien de l’évoquer à l’instar de sa mère.
Un bruit le tira de ses pensées. Avec un grincement infernal, une rame de métro s’arrêta devant lui. Dès que les portes s’ouvrirent et que les passagers furent descendus, il s’engouffra à l’intérieur de la première voiture et constata qu’il avait de la chance, puisqu’il restait un siège qui n’était pas pris, juste à côté d’une cloison épaisse surmontée d’une fenêtre, derrière le siège du conducteur. Antonin s’y installa et attendit que le métro démarre et l’emmène. Quelque part. Quand enfin l’engin s’ébranla, le jeune homme se mit à dévisager le reflet que lui renvoyait la vitre sur sa gauche. Sous la lumière blafarde qui donnait à ses cheveux châtains un éclat terne, son visage lui parut pâle, très pâle, comme maladif. Ses yeux noirs semblaient fatigués, bien plus que d’ordinaire, et cela ne faisait que renforcer la dureté de ses traits, leurs tranchants.
Comme il n’avait rien à faire, Antonin se sentait mal à l’aise, d’autant plus qu’il commençait à douter du bien-fondé de sa fuite. Il avait l’impression que, tout comme il ne savait pas où le train l’emmenait, il ignorait le trajet que suivait sa vie. « J’aimerais avoir une destination, un but, mais quoi donc ? » pensa-t-il soudainement. Une existence était bien sensée mener quelque part, n’est-ce pas ? Alors pourquoi la sienne suivait-elle un itinéraire anormal ?
Le jeune homme sentit que, sans aucune raison, une sueur froide lui coulait sur le front. Un pressentiment étrange s’empara de lui, sans qu’il sache s’il était positif ou négatif. A présent, la lumière crue qui tombait sur son visage lui rappelait aussi celle d’un hôpital.
La rame ralentit et s’immobilisa soudainement, laissant entrer et sortir son lot de passagers, comme toujours.
Une petite secousse ébranla le train. C’était bien naturel, mais les touristes qui venaient de grimper ne devaient pas être habitués à prendre le métro. Pour autant, le jeune homme ne remarqua pas les mains qui s’accrochaient avec plus de ferveur aux rampes, aux sièges, à tout.
Je veux créer mon propre trajet… murmura-t-il pour lui-même, pris de vertige. Si seulement… Si on me redonnait cette chance… Quelqu’un !
Il n’avait pas fini de prononcer la phrase qu’un bruit étrange retenti. Surpris, il leva la tête. Par-dessus l’épaule du conducteur, il se rendit compte que le métro venait de s’élever légèrement dans les airs. Puis un choc sourd courut sur toute la longueur du train, pas assez fort néanmoins pour mettre à terre les passagers s’ils prenaient la peine de s’accrocher à quelque chose. Antonin eut tout juste le temps de s’agripper aux rebords du siège que la secousse lui projetait la tête contre la vitre. La douleur fut fulgurante. Déconcentré, il ne se tenait plus à rien lorsque le second choc, plus puissant que le précédent, arriva à sa hauteur. Il fut projeté contre le sol, la tête la première.
Antonin ne put qu’entendre les cris qui s’élevaient tout autour de lui, il ne put que sentir l’effroyable souffrance qui se répandait sur toute la surface de son crâne et qui le pénétrait, il ne put que prendre conscience du sang qui roulait sur son visage, l’aveuglant à moitié, rendant sa vision rouge. Puis ce rouge se confondit en noir.
Antonin sombra dans l’inconscience sans s’en rendre compte.

Un grand vide régnait dans l’esprit de Céline depuis qu’elle avait reçu ce coup de fil de l’hôpital. Terrible et dévastateur. Impossible. C’était du moins ce qu’elle aurait aimé croire…
Antonin. Dispute, fuite, métro, accident. Traumatisme crânien.
Le dernier mot, détestable lorsqu’il était associé au prénom de son frère, résonnait encore et encore dans l’esprit de la jeune femme brune de dix-neuf ans. « Pourquoi ?... »
Voilà à quoi pensait Céline alors qu’elle attendait de savoir si elle allait obtenir le droit de voir son petit frère. Son petit frère, qu’elle aimait plus que tout. Et dire qu’elle était revenue à Paris uniquement pour le voir ! Lui qui lui avait tant manqué… Mais rien ne se passait comme prévu. Il était allongé dans un lit d’hôpital, prisonnier quelque part dans sa tête. Quelque part.
Mais qu’est-ce qui lui avait pris de prendre le métro ? Pourquoi la ligne 11 ? Pourquoi celle-ci et pas une autre ?
Fort heureusement, l’hôpital Saint Louis se trouvait non loin de cette dernière, ce qui avait permis à Antonin d’être emmené assez rapidement. Un vent de panique agitait Céline lorsqu’elle songeait à ce qui aurait pu arriver si ça n’avait pas été le cas…
La jeune femme secoua la tête. Elle devait être forte ! Il s’agissait déjà du lendemain de l’accident, puisqu’après être restée durant des heures la veille, des médecins lui avaient conseillé de rentrer dormir un peu. Sa mère avait pris la relève jusqu’à ce qu’elle arrive en cette fin de matinée grise, et à présent, c’était à son tour de se reposer. Céline était seule, donc, à attendre avec angoisse. Et une prière muette résonnait dans son esprit : « Pourvu que tout se passe bien... S’il vous plaît ! ».

Il se souvenait du sang rouge à cause duquel il ne voyait rien, et il se souvenait également de l’obscurité de son inconscience. A présent, tout était blanc autour de lui.
Antonin venait d’ouvrir les yeux, et ce qu’il voyait le surprenait profondément. Comment ne pas l’être alors qu’une épaisse chape de brume nacrée l’entourait sans qu’il puisse savoir où il se trouvait ? Comment ne pas l’être alors qu’il se trouvait debout, et non allongé, comme s’il venait tout juste de sortir d’un long rêve éveillé ?
Une légère angoisse montait en lui, en même temps que la sourde impression qu’il connaissait cet endroit. Fait étonnant, car quand bien même c’eût été le cas, il n’aurait pu s’en souvenir avec tout ce brouillard qui l’entourait.
Antonin resta donc plusieurs minutes ainsi, complètement hagard. Ce qui ne l’empêchait pas de noter le ridicule de la situation. Mais le temps passait, et comme le jeune homme n’était pas d’un naturel très patient, ne pas agir lui sembla inacceptable, c’est pourquoi après quelques instants d’hésitation, il décida de se mettre en route.
Ce serait tout de même bien si je savais où aller ! maugréa-t-il entre ses dents.
C’est alors que, à sa grande stupéfaction, un chemin d’un blanc scintillant se traça devant lui, la brume s’en écartant par la même occasion. Antonin n’en revenait pas.
Ce ne fut que lorsqu’il commença à marcher qu’il constata que toutes traces de colère, d’inquiétude ou d’appréhension l’avaient quittées.

Coma traumatique. Le diagnostic était tombé, froid et cruel, dépourvu de sens pour Céline. Les chocs s’enchaînaient malgré tout, insensibles à sa détresse. Son frère était perdu à l’intérieur de lui-même… Et il serait le seul à décider de s’en sortir. Or cela angoissait la jeune femme, car elle ne pouvait rien faire pour l’aider.
Bien sûr, ce n’était pas ce que les médecins avaient dit. D’ailleurs, la jeune femme essaya de prêter un peu plus attention à ce que lui disait celui qui se trouvait en face d’elle.
… Est écarté.
Céline cligna des yeux, ce qui signifiait clairement « Pourriez-vous répéter ? ». L’homme qui lui faisait face semblait être habitué, car il ne trahit aucun signe d’impatience. Il se contenta de dire à nouveau d’une voix calme :
Je vous disais que les examens du scanner n’ont montré aucun signe d’hémorragie cérébrale. Ce risque est donc écarté. En revanche, votre frère – Antonin Mandel, c’est bien cela ? – ne réagit pas aux stimuli douloureux, ce qui signifie qu’il est plongé dans le coma stade trois, aussi appelé coma profond.
Une nouvelle fois, Céline accusa le coup. Le médecin détourna presque pudiquement le regard avant de poursuivre :
Votre frère a été intubé, pour sécuriser ses voies aériennes. Les fonctions vitales sont constamment sous contrôle ; de plus nous lui avons fait une injection de…
La jeune femme décrocha à cet instant, notant néanmoins qu’il n’y avait rien d’anormal dans le cas de son frère. Elle crut comprendre qu’il recevait du sérum glucosé, mais tout ceci n’avait pas beaucoup de sens pour elle. Le médecin acheva finalement son monologue et, d’un ton compatissant, dit simplement : « Avez-vous des questions ? ».
Combien de temps ? souffla Céline d’une voix faible.
Tout dépend de lui. Car après tout… Sortir du coma n’est qu’une question de volonté. Votre frère en a-t-il seulement envie ? répondit le médecin sans ciller.

Antonin marchait à présent depuis assez longtemps, sans que l’idée de s’arrêter ne lui soit venue à l’esprit. En revanche, sa colère et son inquiétude avaient refait surface tandis qu’il se demandait combien de temps il lui faudrait cheminer ainsi. Et il avait bien dû se rendre à l’évidence : il n’en savait rien.
A un moment néanmoins, il avait soudain été pris d’une irrésistible envie de tourner à gauche ; il avait alors constaté que le chemin se séparait en deux et que l’une des fourches le menait jusqu’à une porte éclatante de clarté, conduisant jusqu’à un tunnel lui-même nimbé de lumière. Et Antonin frissonnait encore de se rappeler la poignante sensation de familiarité qui s’échappait du lieu. Il s’avançait déjà lorsque son intuition lui avait soufflé que ce n’était pas encore le moment pour lui. Il devait d’abord se rendre quelque part.
Le jeune homme avait donc repris sa route et il venait d’escalader une sorte d’élévation, même s’il se demandait à présent s’il avait véritablement fait le bon choix.
De toutes manières, je fais toujours les mauvais choix ! s’exclama-t-il. En plus j’ai l’impression que ça devient une manie pour moi de parler tout seul…
Seulement voilà ; Antonin n’avait pas prévu ce qui l’attendait juste après la petite colline qu’il gravissait en ce moment.
Il arriva à son sommet, et s’apprêtait à s’arrêter lorsqu’il risqua un coup d’œil en contrebas. L’étonnement lui coupa le souffle, comme c’aurait été le cas pour toute personne qui découvrait qu’il lui faudrait traverser un immense labyrinthe pour continuer sa route. Les jambes flageolantes, Antonin alla dans sa direction et, refusant d’admettre ce qu’il devait faire, il essaya de faire le tour de ce dédale vert. Peine perdue : quoiqu’il fasse, il se retrouvait toujours au point de départ. Ainsi, il était obligé d’entrer.
Il entra.
Il se sentit immédiatement très mal, comme oppressé par une foule d’incertitudes qui venaient l’assaillir une par une. D’ailleurs, le labyrinthe encore obscur de l’intérieur ; des filaments de brouillard s’y infiltraient et les ombres s’allongeaient, semblaient prendre vie sur les feuilles grimaçantes qui le constituaient. Antonin avait peur ; d’une peur atroce et poignante qui grandissait au fur et à mesure que les doutes le faisaient plier sous la force de leurs raisonnements. En vérité, le jeune homme n’aurait su expliquer ce qui se passait chez lui ; si à un croisement il prenait à droite, il s’en mordait les doigts sitôt après alors qu’il constatait que le dédale se faisait encore plus sombre, plus effrayant. Et impossible de retourner en arrière : le chemin se refermait derrière lui au sur chacun de ses pas. Il se morigénait, se disait que la prochaine fois serait la bonne, et quand il arrivait à un nouveau carrefour, il s’empressait de regarder attentivement les choix qui s’offraient à lui, mais aucune différence n’était perceptible avant qu’il ne s’engage plus loin. Pire, car Antonin ne s’en rendait pas compte, mais il s’enfonçait de plus en plus dans une torpeur où l’angoisse se faisait maîtresse.
Les choses se dégradèrent progressivement. Bientôt, il sembla au jeune homme que les ombres rampaient sur les haies qui créaient sa prison, et prenaient la forme sinueuse d’une araignée. Dès qu’il essayait de prendre une décision, il croyait entendre le cliquetis de ses pinces. Et lorsque son désespoir augmentait, il avait l’illusion de la voir onduler, comme si elle riait d’un rire sinistre. Il sentait alors sa confiance en lui décroître, tandis qu’il songeait qu’il ne serait jamais capable de sortir du labyrinthe.
Puis un détail changea. Il se mit soudain à détester sa mère. N’était-ce pas sa faute s’il était perdu ici, incapable de sortir ? Elle lui avait tant répété qu’il serait incapable de retrouver un chemin juste sous son nez qu’il s’était mis à la croire ! Elle lui disait tellement souvent qu’il se trompait qu’à présent il pensait que l’ombre d’une araignée le suivait et se moquait de lui ! Mais tout était de sa faute, à sa mère ! La peur qui le mortifiait jusque là se mua en rage. S’il ne savait pas où il allait, c’était à cause d’elle, et d’elle seule !
Alors qu’il achevait cette pensée, une balance apparut soudainement devant lui. D’une douce teinte cuivrée, elle renvoyait de la lumière sur tous les côtés. Stupéfait, Antonin avait pourtant l’impression qu’il manquait quelque chose. Il saisit la balance à deux mains, la souleva délicatement du sol, et comprit soudain. Il était injuste envers sa mère. Certes, elle avait eu tort de se comporter ainsi, mais il n’aurait pas dû croire ce qu’elle disait… Parce que c’était faux ! Il pouvait très bien arriver à faire tout ce qu’il voulait. Mais il fallait qu’il ait confiance en lui ! Et cela, sa mère ne l’avait pas compris. Lui si. Et il se sentait fort, car il se savait prêt à réussir.
A son tour, une splendide épée ouvragée se matérialisa à ses pieds ; une force et une lumière intenses s’en dégageaient. Il sourit et s’en saisit. Il venait de voir le chemin. Un chemin qui était devant son nez depuis le début…
La poignée de l’épée bien en main, la balance dans l’autre, il s’avança vers une haie et de la pointe de la lame, il découpa une ouverture à travers le feuillage griffu. Un tas de branches tomba. Et ce fut sans surprise qu’il se rendit compte que le chemin blanc se poursuivait derrière l’ouverture.
L’âme légère et plus sûr de lui, il se remit en route…

Araignée.
Céline sursauta en se réveillant au son du « bip, bip » caractéristique qui accompagnait l’inconscience de son frère. Sans qu’elle sache pourquoi, le mot continuait à résonner en elle, laissant deviner une forme sinueuse… La jeune femme eut un léger sourire triste alors qu’une larme venait embuer son regard marron si doux. Antonin et elle se ressemblaient… Tout en étant entièrement différents.
Lui ne laissait entrevoir que colère et frustration, jalousie, dureté et incompréhension. Elle préférait douceur et chaleur, compassion, ouverture et réconfort. Leurs traits étaient semblables, jusqu’à ce que les émotions ne viennent les étirer de façon différente.
De même, si petite elle était passionnée d’insectes, et encore plus des araignées car ces bêtes-là ne faisaient pas partie de la catégorie précédente, Antonin lui les exécrait et en avait fait son pire cauchemar. Lorsqu’elle lui demandait ce qui le terrifiait en elles, quand ils étaient plus jeunes, il répondait qu’il avait l’impression que ces « monstres » ricanaient d’une manière hideuse. Céline n’avait pas compris.
Et elle ne comprenait toujours pas.
Qu’est-ce qui te fait aussi peur dans ce monde, Antonin ? Pourquoi ressens-tu le besoin de fuir… Quelque part, si loin de moi ?...
Elle se sentait abandonnée. Car même s’ils avaient cinq ans d’écart, et même si durant leur enfance ils ne parvenaient pas à s’entendre, ils étaient à présent très liés… Et Céline avait toujours senti au fond d’elle que même avec toutes ses frasques, même devant les colères et les bêtises qui ne visaient qu’à l’embêter, ce petit frère était un être qui avait besoin de confiance… Sous peine de se briser. Car au fond, il se sentait coupable de beaucoup de choses… Sans que la jeune femme comprenne pour quelles raisons.
Céline soupira tristement. Ce même petit frère achevait la moitié de son deuxième jour de coma, et son cas était on ne peut plus stable. Elle referma les yeux, se laissant aller au rythme des pulsations cardiaques du jeune homme qui apportaient une quiétude bien illusoire…

Il y avait bien un moment que l’allégresse d’Antonin s’était calmée, laissant la place à un calme plutôt étrange. Il marchait sans trop y penser, se contentant de suivre le chemin blanc et scintillant. La brume nacrée ne le gênait plus. C’était impossible après ce qu’il avait vécu dans le labyrinthe. Mais à cela non plus, Antonin n’y pensait pas. A vrai dire, il réfléchissait. A sa famille, surtout. Et son père accaparait son esprit.
C’était la pensée de sa mère qui avait créé sa réaction alors qu’il était pris au piège. Et si la fureur qui l’habitait depuis si longtemps envers elle s’était tue, il n’en allait pas de même pour son père, dont il ne connaissait pas le visage. Quand il essayait de le dessiner dans son esprit, seul un immense point d’interrogation lui venait.
Qui était son père ? Quel genre d’homme était-ce ? Et son caractère ? Tenait-il de lui ? Pourquoi donc ne se faisait-il pas connaître ? Avait-il trop honte de son fils ? Souhaitait-il l’effacer de sa mémoire ? Autant de questions qui lui emplissaient la tête et venaient le conforter dans sa rage.
Sans doute son père était-il un lâche. Et Antonin tenait sûrement de lui. Sans doute était-il son exact reflet. Oui, ce devait être ça, puisque Céline, avec son visage avenant, était trop gentille pour le lui dire. Le jeune homme soupira. Sa sœur lui manquait, et il était sûr qu’elle aurait été plus digne que lui d’avoir une épée en bandoulière. Pas comme son père.
Pas comme lui.
Aussitôt, comme il pensait cela, un événement particulièrement désagréable se produisit. Antonin se retrouva enchaîné par les poignets, les chevilles, le torse et le cou jusqu’au sol. Dans l’incapacité totale de bouger.
Tout d’abord trop surpris pour réagir, il sentit ensuite le poids insoutenable des chaînes qui l’enserraient. Elles étaient tellement lourdes qu’il se demandait pourquoi il ne s’était pas encore effondré. D’une certaine façon, tout aurait alors été bien plus simple. Pourquoi tenter d’avancer, si son père ne l’avait pas assez estimé pour cela ? Rien de ce qu’il pourrait faire à l’avenir ne pourrait effacer cette honte qu’il portait sur ses épaules depuis… Tant de temps…
C’était exactement pour cette raison qu’essayer d’avoir des bonnes notes était futile et inutile. Sa mère aurait dû le comprendre, elle qui ne cessait de le comparer à Céline ! Elle ne devait voir en lui qu’un mauvais souvenir. Un souvenir au poids invisible, mais bien présent. Et ce qui pourrait l’en libérer était loin…
A cet instant, une clé apparut posée sur le sol, à quelques pas seulement d’Antonin, bien trop éloignée pour qu’il puisse l’attraper. Il avait compris dès l’instant où il l’avait vue que c’était elle qui le délivrerait de ses chaînes.
Pourquoi met-on la solution toujours trop loin ? articula-t-il entre ses dents serrées. Pourquoi faut-il toujours tout compliquer ? Ce n’est donc pas assez d’avoir une illusion pour père ?!
Comme pour lui donner raison, les chaînes qui le retenaient s’alourdir un peu plus, et il lui sembla même qu’elles s’étaient resserrées autour de lui et que le métal s’inscrivait dans sa peau, ce qui était très douloureux. Pourtant, Antonin était bien plus obnubilé par tous les souvenirs vides qu’il n’avait jamais eus avec son père que parce que son corps ressentait. Il ne connaissait même pas son visage. La figure de ce mirage restait dans l’ombre.
Mirage… Illusion… Papa, comment peux-tu me faire aussi mal alors que ton existence se résume à du vide pour moi ? gémit le jeune homme pour lui-même.
Antonin s’enchaînait en effet depuis bien longtemps à ce fardeau insupportable sans vraiment s’en rendre compte. Toute sa vie durant, alors que sa mère autant que sa sœur évitaient d’en parler et se dérobaient à ses interrogations, il s’était demandé de façon incessante s’il n’était pas la cause de ce départ, et si c’était pour cette raison que sa mère en attendait autant de lui. Il en était même parfois venu à se dire que Céline ne l’aimait que pour le rassurer et lui éviter de se sentir coupable. Ce qui le retenait là où il se trouvait était néanmoins bien moins inquiétant que les doutes, les remises en causes qui l’entravaient inutilement dans un schéma où il ne pouvait qu’être pire que son père, pourtant déjà si lâche.
Une illusion… répéta lentement Antonin. L’illusion de ce que tu es. Comment arrives-tu à m’y attacher comme tu le fais ? Pourquoi est-ce que tu m’emprisonnes ?! Tu n’as pas le droit, tu, tu… Tu n’existes même pas !!
Il venait de crier, et tout à coup, il lui sembla que les chaînes, en particulier celle qui enserrait sa gorge, s’étaient un peu relâchées. Elles étaient également plus supportables, comme si… Comme si elles devenaient moins tangibles, et que leur substance avait perdu un peu de leur réalité. Comme si durant tout ce temps, c’était Antonin lui-même qui leur avait donné toute cette force.
Au moment précis où il comprenait cela, une vérité presque irréfutable lui vint à l’esprit. Et il se redressa en souriant malgré ses entraves. Car la clé posée au sol était bien inutile…
Papa… Je suis vraiment bête. Si tu n’es pas réel, cela signifie que c’est moi qui t’es donné toute ta réalité. Alors que tu n’es qu’un mirage qui me retient ! Comme ces chaînes. Et comme ces chaînes, tu n’existes pas !…
Il prononça ces mots d’un air rayonnant, et l’illusion vola en éclat. De même qu’un mauvais rêve qui s’efface, toutes les attaches disparurent, le rendant libre de ses mouvements. Antonin fit quelques pas hésitants, puis se pencha et ramassa la clé. Il la regarda quelques secondes, haussa les épaules, puis la déposa à nouveau délicatement sur le sol. Pour l’instant, arpenter ce chemin blanc entouré de brume scintillante suffisait, ce qu’il fit avec une certaine sérénité…

Le silence qui pesait dans la pièce était insupportable, c’est pourquoi Céline s’écarta du lit de son frère pour venir s’accouder à la fenêtre. Il était encore tôt en ce début de matinée du 29 Octobre, et le brouillard qui régnait en maître sur la ville au lever du soleil ne s’était pas encore totalement dissipé. Cela faisait trois jours qu’Antonin était plongé dans le coma, intubé, des fils reliés à diverses machines. Trois jours qu’il divaguait quelque part tandis que son visage prenait à certains moments des airs sereins, et à d’autres laissait voir une certaine angoisse. Céline avait téléphoné à son école de commerce qui, compréhensive, lui avait accordé quelques jours de plus. La jeune femme soupira en sentant la lassitude peser sur ses épaules : tout ce qu’elle souhaitait, c’était que son petit frère ne s’égare pas dans les méandres inconnus de son esprit… Qu’il sache se faire confiance.
Céline se détourna de la fenêtre, le regard à présent dirigé vers leur mère.
Pourquoi vous êtes-vous disputés ? fit-elle avec dureté.
Plus qu’elle n’en aurait voulu… Elle s’étonna d’avoir été aussi cassante. La femme sursauta, puis répondit d’un ton cinglant qui ne souffrait aucune réplique :
Je te l’ai déjà dit : nous avons discuté de ses notes. Tu sais aussi bien que moi qu’elles sont parfaitement inacceptables ! Quand je pense aux moyennes que tu avais, à son âge… C’est un comble ! Il faudra bien qu’il comprenne, après tout il…
De nouveau, leur mère était partie dans l’une de ces conversations où elle était l’unique participante et où elle ne pouvait qu’avoir raison. « J’imagine que c’est sa manière à elle de montrer son chagrin… » considéra Céline. Mais elle devait l’arrêter, avant qu’elle n’aille plus loin dans ses réflexions. C’est pourquoi elle l’interrompit d’une voix forte :
Maman ! Tu sais, je ne pense pas que…
Elle hésita en regardant sa mère.
Quoi donc ? fit sèchement cette dernière.
Eh bien, je ne crois vraiment pas qu’Antonin ait besoin de tout ceci. Je veux dire… Une famille comme la nôtre… Où il se retrouve dernier quoiqu’il fasse… Ce doit être pénible à supporter. C’est pourquoi je pense qu’il n’a pas besoin en plus de me suivre à la trace… Il est bien comme il est, après tout !
Elle aurait souhaité que plus de conviction ne transparaisse dans sa voix. Néanmoins, sa mère sembla malgré tout ébranlée par ce raisonnement. « Mais en quoi est-ce si compliqué à comprendre ? s’interrogea Céline. Tout le monde est différent, il serait temps que nous l’acceptions un peu plus ! ».
Peut-être as-tu raison, dit finalement la femme qui gardait la tête baissée vers son fils. Peut-être, mais… Oh !
Aussitôt, Céline sentit une grande inquiétude s’emparer d’elle ; leur mère aurait-elle vu un détail anormal au sujet d’Antonin ?
Qu’y a-t-il ? Il va bien ?! s’empressa-t-elle de demander.
Je… Oui, c’est juste que… Pendant un instant, j’ai cru qu’il allait parler. J’ai même eu l’impression qu’il disait ton nom… Mais ce n’était que mon imagination.
Malgré cette explication, la jeune femme voyait bien que sa mère était troublée. Mais elle ne pouvait rien y faire… Simplement, il lui fallait être patiente. Comme toujours depuis qu’elle attendait le réveil de son petit frère.

L’angoisse d’Antonin était palpable. Il hésitait sur le chemin à suivre, même si sans s’en rendre compte, il avait déjà descendu trois marches supplémentaires. Dans le seul but de la rejoindre … Céline, dont émanait une si belle lumière au milieu de l’obscurité. Céline, qui l’attirait peu à peu vers elle. Il avait mis tant de temps pour gravir ces marches… Et il s’apprêtait à tout redescendre simplement pour arriver jusqu’à elle…
Parce que sa sœur se trouvait en bas de cet escalier. Et parce qu’elle lui demandait de venir à elle. A cet instant, Antonin se crut sauvé. Elle se trouvait ici, pour lui. Et elle l’exhortait à la suivre. Pourquoi n’aurait-il pas obéi ? Il lui faisait confiance plus qu’à quiconque d’autre, et après tout, n’était-elle pas merveilleuse, cette sœur parfaite au visage chaleureux, intelligente et si gentille ?
Le jeune homme s’arrêta tout à coup. Car durant une fraction de seconde, un sentiment d’intense jalousie s’était emparé de lui, alors qu’il songeait aux innombrables qualités de sa sœur. « Comment en suis-je arrivé là ? A quoi me sert ce que j’ai fait ? Dois-je vraiment continuer ?... s’interrogea-t-il » Sans savoir pourquoi, il se souvint alors de son réveil.
Même si le temps n’existait pas en ce lieu et qu’il ne pouvait ressentir aucune sorte de fatigue, il s’était néanmoins arrêté un moment et avait dû s’assoupir. Lorsqu’il s’était réveillé, les ténèbres l’entouraient déjà… Lui et cet escalier de marbre blanc qui semblait ne pas avoir de fin. Sans en connaître la raison, il avait alors songé qu’il avait l’impression de ne rien être, face à cette construction jaillie du néant. Ainsi avait débuté sa longue ascension.
Mais très vite, il avait commencé à ressentir de l’inquiétude envers cette obscurité tenace qui augmentait autant qu’il grimpait. La crainte s’était progressivement installée, tranquillement, et cette terreur lui tordait l’estomac : il ne voyait plus où il allait… Au-delà du lieu où il se trouvait, tout n’était qu’un amoncellement d’incertitudes quant à l’avenir, et cela lui donnait envie de vomir.
C’était seulement à cet instant qu’elle était apparue. La lumière chaude et douce qui l’entourait. Si elle n’avait pas chassé l’angoisse d’Antonin, elle était suffisamment présente pour qu’il se tourne vers le bas… Et pour qu’il voit sa sœur. Auréolée d’or, elle était apparue dans toute sa magnificence auprès de lui, comme l’aurait fait un vainqueur. Et elle l’enjoignait clairement à courir à sa suite.
Antonin prit sa décision à ce moment. Il allait obéir, bien sûr, car Céline était quelqu’un de parfait et elle ne pourrait que l’aider. Ainsi, il recommença à descendre les marches malgré ce sentiment de peur qui s’accrochait à lui comme l’aurait fait une sangsue… Son attention fut retenue par cette émotion. De la peur ?
Mais n’étais-ce pas normal ? N’avait-il pas été terrifié en grimpant les escaliers aussi ? Il aurait aimé croire qu’effectivement, ce détail n’avait pas d’importance. Mais il devait reconnaître ceci : il ne s’agissait pas de la même peur. Celle qu’il avait éprouvé en grimpant avait une saveur nouvelle d’excitation, de la même manière que tremble un oisillon alors qu’il se prépare à prendre son envol pour la première fois. Celle qu’il ressentait à présent, en revanche, avait un arrière-goût rance qu’il connaissait bien. Il savait même que, s’il n’y prenait pas garde, sa rancœur viendrait tôt ou tard s’y mêler.
Céline… Tu le sais, dit-il d’une voix faible à la silhouette resplendissante qui l’attendait en dessous. Je suis toujours dans ton sillage… N’est-ce pas ? C’est à cause de cette amertume que… Tout est comme ça. C’est parce que je suis jaloux de toi. C’est ça, pas vrai ?
Antonin ne savait pas exactement pourquoi il disait cela, mais alors qu’il parlait, il sentit une boule lui remonter dans la gorge. De plus, il se sentait étrange, et il avait l’impression que quelque chose de doux-amer se répandait en lui, à partir du cœur.
Maman m’a toujours comparé à toi. Si seulement j’avais été une autre merveilleuse petite fille si gentille, et qui ramène tellement de bonnes notes de l’école en plus ! Et puis, tu as connu papa. Donc je croyais que c’était vraiment à cause de moi qu’il était parti. En plus, tout le monde t’aime ! Tu as une vie parfaite, avec des amis géniaux, une scolarité qui fait rêver, et j’ai l’impression de ne voir que tes qualités !... Tout le temps ! Je ne peux être… Que derrière toi ! Même maintenant, j’allais retourner dans ce rôle qui m’empêche de vivre ! Et c’est pour ça que je n’ai aucun objectif et que ma vie est aussi inutile ! Je n’ai qu’à… Qu’à faire comme toi ! Je n’ai même pas de but !!
Le souffle court, il s’interrompit. Alors depuis le début, tout ne se résumait qu’à cela ? Tout cet ennui, ce découragement… Simplement parce que quoiqu’il fasse, il n’aurait jamais de chemin bien à lui, qui lui appartiendrait ?
Il sembla à Antonin que l’illusion de sa sœur illuminée volait en éclats. Et dire qu’elle voulait l’entraîner vers le bas avec elle… Comme s’il n’avait pas déjà assez sombré !
En plus, c’est faux. Je… J’ai vraiment tracé un chemin ! Je l’ai parcouru seul, et il ne concernait que moi ! 
D’ailleurs… Ne fallait-il pas qu’il l’achève enfin ? Le jeune homme se retourna d’un bloc et s’apprêta à avancer lorsqu’il se rendit compte qu’il n’y avait plus d’escalier. La surface était plate, et devant lui, une simple porte lui faisait face. Simple oui, mais menaçante du fait de sa propre existence…
Antonin s’avança jusqu’à n’être qu’à quelques centimètres de cette porte. Il n’aurait su décrire ce qu’il éprouvait. Il était brisé, totalement défait, et mis à nu. Et paradoxalement, aussi calme et serein que l’univers… S’il se sentait aussi vide, c’était parce que toutes ces expériences qui lui faisaient mal avaient enfin disparu. Fermant les yeux, il prit une immense inspiration… Et relâcha son souffle. Un soupir de soulagement franchit ses lèvres, si intense qu’il fut pris d’un léger frisson. Alors, juste après avoir ouvert les yeux, il s’avança encore un peu plus puis se fondit à l’intérieur de la porte. Prêt à retourner d’où il venait, enfin.
Quand il disparut de ce monde, l’ébauche d’un sourire était tissée sur ses lèvres…

Depuis quelques instants à présent, c’était l’affolement le plus total dans l’esprit de Céline. Les médecins lui avaient formellement interdit l’accès de la chambre de son frère et la jeune fille n’en était que plus anxieuse. Qu’est-ce que tout cela pouvait bien signifier ? Pourquoi ne pouvait-elle pas entrer voir Antonin ? Car rien n’avait changé depuis qu’elle était arrivée pour sa visite quotidienne de l’après-midi…
L’un des trois médecins qui s’étaient en quelque sorte barricadés dans la chambre en sortit à cet instant, et se dirigea droit vers elle. Il s’agissait de celui qui lui avait annoncé que son frère était dans le coma. Il ne lâcha que trois mots, et ces trois mots créèrent une explosion dans le cœur de la jeune femme.
Il se réveille.
Céline resta clouée sur place durant quelques instants avant de reprendre contact avec la réalité et de réagir. Elle se précipita vers l’homme qui s’éloignait dans le couloir et l’apostropha vivement :
Comment ça, « il se réveille » ? Est-ce qu’il va bien ? A-t-il dit quelque chose ? Aura-t-il des séquelles ? Quand pourrais-je le voir ? Se sent-il…
S’il-vous-plaît, Mademoiselle Mandel, l’interrompit le médecin. Votre frère va bien… Apparemment. Mais il faudra lui faire passer quelques examens pour en être sûrs, et il s’agit de la même chose pour les séquelles : nous ne sommes certains de rien. De plus, une personne qui sort tout juste d’un coma de trois jours ne dit en général pas grand-chose à son réveil. Enfin… Calmez-vous en attendant que mes collègues vous donnent l’autorisation de le voir.
Tout était dit, il s’en alla donc, laissant Céline à bout de souffle et incapable de faire le tri dans ses émotions. Elle se rendit compte alors que ces trois derniers jours avaient été les plus longs de toute sa vie…
Sa mère fut prévenue, et elle la rejoignit dans les vingt minutes qui suivirent. Malgré tout, il leur fallut encore attendre une heure avant que les médecins qui étaient restés ne sortent enfin de la chambre et qu’ils ne les autorisent à entrer sur un simple signe de la tête. Le cœur battant, Céline se leva de son siège et se dirigea dans cette pièce dont elle connaissait à présent les moindres détails.
Son frère était bien là, réveillé et présent, les yeux perdus dans le vague. Lentement, il se tourna vers elles deux. Plusieurs sentiments semblèrent passer sur son visage, tels que la joie, l’hésitation, le recul, puis au final, l’amour. La jeune fille sourit alors et dit :
Contente de voir que tu es rentré.
En retour, Antonin eut également un sourire, quoique un peu triste, puis il répondit d’un voix légèrement rauque :
Moi aussi, je suis heureux d’être de retour !

Tu es certain que ça ira ? fit la voix de Céline à travers le téléphone.
Pourquoi est-ce que tu t’inquiètes toujours autant ? Tu sais parfaitement que je vais très bien ! Et même si ça n’allait pas, ça voudrait juste dire que je suis un idiot…
Antonin… Je ne suis pas sûre de très bien comprendre…
Le jeune homme soupira, puis laissa tomber. Bien évidemment, sa sœur ne pouvait pas saisir toute la portée de ses paroles.
Ecoute Céline… Je t’adore, mais si je ne raccroche pas tout de suite, je vais être en retard… Ce serait plutôt ennuyeux le jour de la rentrée, non ? De toutes manières, tu peux toujours m’appeler ce soir !
Il attendit à peine que sa sœur lui ait souhaité une bonne journée avant de saisir son sac de cours en jurant. Effectivement, il avait toutes les chances de ne pas être à l’heure s’il ne se dépêchait pas… En se mettant à courir, il repensa à la phrase que Céline n’avait pas comprise. Il avait « simplement » voulu dire que la plupart du mal-être qu’il ressentait n’était dû qu’à lui. Un fait apparemment difficile à concevoir…
Le jeune homme sourit. C’était vrai, mais ce n’était pas une raison suffisante pour ne pas être à la hauteur ! Se redressant, il accéléra encore et courut comme si un monstre était à ses trousses… Une araignée sinueuse et grimaçante…
Antonin frissonna, ne sachant s’il devait être dégoûté ou reconnaissant, mais ne ralentit pas pour autant. Ce qui s’était passé à l’intérieur de lui ne concernait personne d’autre. Il savait seulement qu’il devait faire de son mieux et tenir ses engagements. Car après tout, ne s’agissait-il pas de cela ? Il avait en quelque sorte promis de se ressaisir. Bien sûr, il aurait été tellement facile de bafouer cette parole… Auparavant. Seulement à présent, il savait bien qu’il se trouvait hors des sentiers battus. Il avait quitté le chemin montré par sa famille pour tracer qui lui appartenait véritablement. Et tout était très bien ainsi…
Le souffle court, Antonin arriva enfin devant les lourdes portes du collège. Juste à temps. De nouveau, le jeune homme sourit, ce qui lui arrivait fréquemment ces derniers temps.
Enfin, il avait cessé de divaguer sans but.
Et il se dirigeait à présent quelque part…

C Muzin

 

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