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Lycée Carnot

Cérémonie de commémoration du 11 novembre.


« Vous savez que demain ne peut être à ceux qui convoitent, à ceux qui oppriment, souvent pour se venger d’être opprimés eux-mêmes. Vous savez que l’avenir revient de droit aux hommes libres, armés pour la défense de leur liberté ».
S’adressant ainsi aux élèves du lycée Carnot à la veille de l’été 1917, le professeur Ricci entendait conjurer le spectre du désespoir en convoquant la seule vérité à laquelle l’histoire pouvait conduire : des hommes libres, instruits et liés par un commun destin ne doivent pas redouter le futur. L’avenir leur appartient. Discours de circonstance, discours sincère à coup-sûr. La République avait mis ses espoirs dans les écoles, temples du progrès, berceaux de la liberté. Mais ce qui devait porter le projet d’un régime se heurtait dans le présent à la triste guerre, partout présente.
À la rentrée d’octobre 1916, le lycée Carnot demeurait l’hôpital complémentaire n° 71. Il accueillait dans quatre de ses dortoirs des militaires blessés. Un service de neurologie et de réadaptation y avaient été installés. Une galerie à l’étage du lycée était réservée aux convalescents, avant une promenade dans une cour aux allures forestières, se prolongeant dans un vaste parc boisé autour de ce qui avait longtemps été l’unique infirmerie de l’établissement.
Les élèves croisaient ces militaires rapatriés du front, nés en métropole et dans les colonies, Afrique du Nord, Sénégal et Indochine. Ils apparaissaient armés de béquilles, couverts de bandages, essayant de reprendre des forces après l’épreuve du front et les affres d’un rapatriement parfois effectué dans des péniches ambulances, sur le canal de Bourgogne. Une cohorte d’infirmières et de médecins les accompagnaient.
Pour eux, les autorités organisaient parfois des fêtes, comme celles du 6 et du 20 juin 1916 où se succédèrent concerts, lectures, pièces de théâtre, avant que les blessés n’exposent quelques-unes de leurs créations, destinées à la vente. Les Dijonnais venaient le dimanche visiter les malades. Élan fraternel comme thérapie face aux malheurs du temps.
Quant aux élèves, ils savaient alors que les concours ambitionnés les conduiraient vers des écoles mobilisées par le service de guerre, Polytechnique, l’École normale supérieure, et Saint-Cyr. La guerre devenait l’horizon immédiat. Tous savaient combien la mort avait déjà fauché de combattants et de civils sur le front et dans les régions occupées.
D’ailleurs, à la rentrée d’octobre 1916, 44 élèves étaient originaires des régions en guerre, comme en témoigne le registre du lycée. En janvier 1916, l’administration avait déjà inscrit 14 réfugiés de Nancy, 1 de Saint-Mihiel, 2 de Belfort et 1 des environs de Verdun. Si des familles avaient confié leurs enfants à des proches, d’autres avaient quitté leur région.
Les déplacés avaient afflué en nombre à Dijon dès le début du conflit. Deux élèves belges en témoignaient encore en 1916, l’un de Gand, l’autre d’Ypres. Le mouvement des populations ne s’était pas tari. L’un des quotidiens nationaux les plus lus, Le Matin, avait relaté le 9 janvier 1916 l’arrivée de centaines de réfugiés de Meurthe-et-Moselle à Dijon. Le 14 janvier suivant c’était au tour du quotidien Le Temps de signaler l’accueil à Dijon et Châtillon-sur-Seine de plus de 400 personnes venues des Ardennes, de Rethel, Sedan, Vouziers, après un long périple via la Suisse, sous l’égide de la Croix-Rouge. Logement, approvisionnement et réconfort furent apportés du mieux possible aux naufragés de la guerre.

À l’inverse, la mobilisation des conscrits enleva 19 élèves au lycée à l’automne 1914, 3 en 1915, 36 en 1916 et février 1917. Au devoir militaire s’ajouta un engagement spontané. En novembre 1916, à peine un mois après la rentrée, deux élèves de mathématiques spéciales, René Givrey et Gilbert Martinet, s’engagèrent de leur plein gré. En décembre trois camarades les suivirent, Pierre Bourcin, Philibert Roset et Gaston Quillery. Un quatrième, Paul Létrillard, qui préparait Saint-Cyr, fit de même, rejoint en février 1917 par Jean Perrin, lui aussi préparationnaire de Saint-Cyr. Ces 7 engagés s’ajoutèrent aux 47 qui en avaient décidé de même depuis octobre 1914. Acte de volonté, soutenu par les familles, il inspirait au proviseur Portier des sentiments confus en juin 1915 :
« Souvent un grand élève accompagné de sa mère est soudainement venu me dire au revoir avant de s’engager, avant de partir sur le front. D’ordinaire le jeune homme « une ombre de moustache aux lèvres, » était grave, un peu nerveux, résolu ; la mère attendrie, mais d’une fière résignation. (…) Plus d’une fois, j’ai brusquement appris que tel élève, dont la voix sonne encore à mes oreilles avait été tué : « Il est mort, m’écrivaient les parents, tombés au champ d’honneur »

La mort frappa avec force. Les ombres de moustache étaient devenus les barbes des poilus chez ceux que les balles n’avaient pas tués à la première bataille. Le livre d’or du lycée Carnot égrenait chaque année les macabres listes, rehaussées des citations et décorations obtenues pour faits d’arme, manière de sublimer la mort. Le feu devint la matrice des héros. 147 anciens de Carnot tombèrent la première année, 54 la seconde, 42 encore en 1916.
Élèves, professeurs, surveillants et agents furent également fauchés. La mort s’insinua partout. Citations, décorations, célébrations ne parvinrent jamais à la faire oublier. La grande cérémonie que la ville organisa le 30 octobre 1916 pour célébrer, aux portes du lycée, la bataille de Dijon du 30 octobre 1870 face aux Prussiens d’alors, ne put qu’à peine redonner courage à une population affligée.
Le lyrisme de l’engagement n’est rien face à la dureté du deuil.
Un siècle après, il reste davantage qu’une page d’histoire. La guerre demeure, autrement et ailleurs, comme une ombre ou une réalité, toujours mortifère. Mais le lycée aussi demeure, comme la République et ses idéaux.
Dans cette cour d’honneur, si souvent traversée, le monument n’est pas une pierre anodine. Il témoigne de la fragilité de la paix et de la vie. Il ancre dans un présent éternel la mémoire des morts et de la guerre.
Et dans le dialogue qu’il noue avec les bâtiments qui l’entourent, il invite au meilleur. L’instruction comme antidote à la guerre, la fraternité et le courage pour en apaiser les malheurs.
Tel est le vœu des hommes de bonne volonté.
Discours de M. Gaveau, Professeur d’histoire en classes préparatoires.

Sources :
1. Archives départementales de la Côte-d’Or : SM 17 543 (livre d’or du Lycée Carnot, notamment les années scolaires 1914 à 1917) ; SM 17 523 (Registres des entrées et des sorties des élèves du Lycée Carnot)
2. Bibliothèque municipale de Dijon, rue de l’École de Droit. Photographies ayant appartenu à Alice Poulleau, cote : Est 835. Disponible sur l’espace numérique de l’institution à l’adresse
http://patrimoine.bm-dijon.fr/pleade/ead.html…

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